Textes

Archéochronie

 

Élaborées comme des ruines à l’envers, les Fossiles photographiques de Sibylle Duboc font le récit de leur disparition prochaine ou advenue à l’instant. Que créent-ils ? Une forme de mémoire déviée, fictionnée, inverse, un objet en suspension, une greffe sur l’histoire, un pli en mouvement, un récit sans temporalité fixe : une archéochronie. L’exposition Archéochronie est une mise en scène de cette mémoire historique falsifiée, de ce leurre qui simule le temps, en mettant en contact la substance du photographique avec la matérialité archéologique, qui toutes deux révèlent, que ce soit en ôtant des strates ou en ayant recours au processus chimique. L’Archéochronologue est à la fois une exploratrice du vécu et une créatrice de la survivance de l’instant, elle fait vaciller la certitude linéaire du déroulement des événements et par là même révèle, donc, une urgence à poser un regard sur ce qui est en train de disparaître dans un temps au-delà du temps, créant un lieu à l’orée de l’agir.

Esther Salmona et Sibylle Duboc
Rédigé pour l’exposition Archéochronie à la galerie Catherine Bastide, 09/19.

Tu ne te rappelles-tu pas ?

Montent les immeubles. Poussent les terres. Tombent les immeubles. Poussent les terres. Terre. Ça ronge la Terre. Ça pousse la Terre. Terre défaite.

Ecoute, dans les villes ça pousse. Les immeubles ont des toits végétaux. Mais il n’y a plus d’arbres dans la plaine. Et dans les calanques les boues coulent toujours. Et le long du champ se creuse un parking. Pourtant, si tu montes tout en haut des immeubles, tu verras qu’il y a des arbres sur les toits et des plantes qui retombent sur les façades. Ça ne tombait pas avant les plantes. Quand elles poussaient elles montaient, montaient, montaient. Maintenant elles chutent. Comme si elles voulaient rejoindre la Terre.

Tais-toi. La pierre est lacérée. Elle plie comme le tissu trempé sur la chair. Quelles griffes peuvent écorcher la chair de la pierre ? Hors des villes, hors des campagnes, il y a des territoires mi-humains mi-naturels. Dans le creux d’une carrière de pierre, nous sommes dans le manteau d’une matière terrestre moulée par nos machines. Terrés dans un terrier anthropisé.

Respire. Le blizzard de sable. La pierre broyée s’envole. Le roc devenu poussière découvre la lumière qui le brûle, découvre le vent qui le fouette.

Entends chuter les arbres, ils tombent au champ d’honneur. Quelle gloire ? La canopée disparaît, il n’y a plus d’ombre dans les pinèdes. Sa terre s’échauffe, ses racines se désagrègent. Retournée sur elle-même, sa surface s’enterre tandis que sa terre refait surface. Elle est couverte de boursouflures. La terre a la lèpre. Arrache ses plaies, arrache.

La foule hurle, leurs cris résonnent encore dans mes os. Je sens leurs échos dans ma poitrine. Ils ragent.

La machine est lancée, graissée par la sueur du libre-échange. Ses fondations sont sclérosées par les privilèges, elle rouille sur elle-même, pétrifiant le squelette de son système mondialisé. Elle vibre dans une litanie si régulière qu’on ne reconnait plus sa musique. Moi je l’entends. C’est comme un tremblement dans l’air. Si tu l’écoutes trop fort, elle peut pénétrer ton épiderme en s’incrustant sous tes ongles et tes paupières. Son vrombissement t’oblige à garder les yeux baissés.

Montent les immeubles. Poussent les terres. Tombent les immeubles. Poussent les terres. Terre. Ça ronge la Terre. Ça pousse la Terre. Terre défaite.

Sibylle DUBOC, écrit pour être performé le 18 mai 2019.

Manifeste des Sculptures photographiques

« Se battre contre les dégâts du progrès, c’est avant tout

découvrir la vérité cachée de nos réussites » Paul Virilio

 

Dans un monde régi par l’anthropocène, où l’Homme détermine une grande partie du système environnemental et géologique du globe, l’art peut jouer un rôle fondamental.  Avant-gardiste, il peut être une projection prospectiviste du monde, nous offrant la possibilité de penser « l’après ». Anticipatrice, l’œuvre d’art peut se transformer en objet archéologique qui permet l’étude du présent. C’est ainsi que se constitue ma production plastique. Je créé des fictions dans des morcellements de ruines, fragments du temps pouvant appartenir aussi bien au passé qu’au futur.

Mes images sont des creusements terrestres, des machines d’extractions qui sillonnent les carrières. Elles parlent de l’exploitation massive des ressources de la planète, mais aussi des nouvelles technologies, comme Google Earth qui offre une omniscience du monde visible, grâce à des photographies prises par des satellites.

Mon matériau est fait de ciment, il est le support des images. Composé de poudre de calcaire, il est la matière extraite des carrières de pierres, creusées dans les sols pour monter vers le ciel, édifier des bâtiments, des gratte-ciels, pour qu’ainsi les gouffres construits dans l’ombre des campagnes s’élèvent dans les villes.

Mes formes sont des pierres, des morceaux de ces roches que l’on trouve au cours de nos promenades, en forêt ou en montagne. Parfois, des champignons profitent de l’humidité pour pulluler et noircir la surface minérale, d’autres fois des formes organiques se sont faites piéger par le temps et gardent leur empreinte dans le sédiment. Mes empreintes, ce sont les photographies des carrières de pierre, fossilisées.

Enfin, je fais usage d’un liant afin de joindre tous ces éléments : la lumière. Essence de la matière photographique, elle compose les images que je tire des vues satellites de Google, et me permet leur projection sur leur support photosensible en ciment. Transportées ainsi, les images s’altèrent, s’abîment, se décomposent, mais dans le même temps, elles épousent la surface, la pénètrent et s’y gravent.

Mes sculptures sont donc photographiques : elles résultent d’un processus de fabrication fastidieux, d’expérimentations physico-chimiques réalisées en chambre noire qui peuvent rappeler les prémices de l’invention de la photographie. Dans le même temps, ces images proviennent d’une source entièrement dématérialisée, virtuelle, libre d’accès, elles se situent dans la mouvance dite « post-photographique » et font partie du flux incessant d’images auxquels nous sommes quotidiennement confrontés.

Mes sculptures sont archéologiques : prenant la forme de pierres brutes, elles se métamorphosent en fossiles dès lors qu’elles font apparaître des images sur leur surface. Il semble que la pierre a été brisée par endroits, découvrant des facettes jusqu’alors cachées dans le sédiment. L’objet semble doté d’un intérêt paléontologique, comme si le temps avait été piégé dans le minéral et qu’il s’exposait aujourd’hui aux regards.

Mes sculptures sont fictionnelles : elles sont des récits, qui nous racontent un temps lointain, une ère révolue qui témoigne de formes surgies du passé. Trompeuses, elles sont en réalité reflet du présent et renvoient à notre réalité contemporaine. Relayant ainsi notre civilisation au rang de relique, elles pourraient aussi bien être surgies d’une époque future, donnant à voir les vestiges de nos sociétés. Ruines à rebours, elles rappellent le caractère éphémère de toute chose, de toute civilisation.

Mes sculptures sont anthropocéniques : renvoyant aux dommages infligés sur la Terre par l’Homme, elles parlent de ces ressources naturelles puisées quotidiennement qui, immanquablement ; viendront à disparaître un jour. C’est la finitude de chacune de nos inventions ; Paul Virilio dans L’accident originel[1] notait que si le train fut inventé pour accélérer nos déplacements, il contient la possibilité du déraillement, de la même manière, l’avion contient le risque du « crash » et le bateau peut mener au naufrage. Bien que ces accidents ne fassent pas partie des ambitions de leurs créateurs, ils intègrent l’essence de chacune de ces inventions. Ainsi, la découverte du radium par Pierre et Marie Curie conduit malgré eux à l’accident nucléaire de Tchernobyl, marquant alors un terme à la « substance » de leur découverte. Si on applique cette théorie aux activités humaines de notre siècle, alors l’élevage intensif, déjà responsable de 24% des rejets de CO2 dans l’air, conduira inexorablement à la destruction de la couche d’ozone, la déforestation à la destruction d’écosystèmes entiers, l’extraction de matières premières et l’agriculture chimique conduiront à la désertification des sols. Tous ces traitements infligés à la Terre entraînent peu à peu des dérèglements climatiques, si bien que même les catastrophes dites naturelles sont aujourd’hui la conséquence de l’activité humaine. C’est le cas des ouragans José et Irma qui ont récemment dévasté les îles du Pacifique ainsi qu’une partie des Etats-Unis, et dont la formation était due au réchauffement des océans. L’accident révèle la « substance », ce qui était caché derrière l’invention, sa finitude, sa disparition. Les catastrophes isolées risquent à terme de se muer en accident intégral et de devenir la réalité de demain. Etudier l’anthropocène c’est aussi se pencher sur ce rapport à « notre fin », à la finitude.

Les formes d’art dites anthropocéniques cherchent à soulever des questions éthiques, quant à la responsabilité de l’humain dans chacune de ses actions, l’entraînant à considérer la gravité et les répercussions de ses actes sur l’écosystème qui l’entoure. Si nos inventions conduisent à la catastrophe écologique, il est nécessaire de matérialiser ce temps en suspens, de rendre palpable la distance qui nous sépare de l’accident. Mes sculptures ont, dans leur conception, cette ambition de rendre sensible la vitesse invisible de nos inventions.

Dans cette course technologique dans laquelle notre siècle est plongé, cherchant à faciliter nos actions, simplifier nos gestes, accélérer nos déplacements, mon travail plastique dans son aspect archaïque, brut, aux antipodes des objet industriels et manufacturés, cherche à interroger nos gestes, nos consommations, nos modes de vie et notre rapport au visible.

 

S.D

[1] Paul Virilio, L’accident originel, édition Galilée, Paris, 2005.